Les protagonistes

Demandeur : Monsieur Janot Lapin

Défendeur : Madame La Belette

Témoin : Monsieur Chêne

Avocat de Monsieur Lapin : Maître Le Cerf

Avocat de Madame Belette : Maître Blaireau

Le Juge : Monsieur Grippeminaud

Assesseurs : Mesdames La Cane et Cigogne

Plaidoirie de l’avocat de Monsieur Janot Lapin, Maître Le Cerf

Monsieur le Président, Mesdames les juges, le tribunal.

Je suis ici pour défendre mon client, monsieur Janot Lapin, qui se retrouve sans toit et sans terrier.

Je voudrais pour commencer rappeler la situation pour bien comprendre l’enchaînement des faits.

Mon client, ici présent, est allé faire à l’aurore sa promenade quotidienne parmi le thym et la rosée. Après qu’il eut brouté, trotté, fait ses tours, il a regagné ses pénates et est tombé museau à museau avec madame La Belette qui occupait son gîte. Quel effroi n’a-t-il pas ressenti !

Mettez-vous un instant à sa place et ressentez le frisson qui a parcouru son râble en se trouvant dépossédé de son bien. Imaginez son incompréhension et la peur qui s’est emparée de lui.

Imaginez qu’il a été chassé du paternel logis. Ce gîte transmis de génération en génération, où chaque objet le ramène à de doux et merveilleux souvenirs familiaux.

On ne peut évidemment pas accepter que le droit de propriété soit ainsi bafoué et foulé aux pattes, quand bien même ces dernières seraient celles feutrées d’une belette. Avec un peu de bon sens, on ne peut accepter les arguments spécieux de mon confrère maître Blaireau qui tente de justifier l’injustifiable, en légitimant les agissements de sa cliente, madame La Belette.

Je me tiens donc devant vous afin de démontrer le bien fondé du droit de propriété de mon client.

Je réfute les arguments de maître Blaireau qui s’appuie sur les usages pour démontrer que sa cliente est propriétaire du lieu.

Non, maître Blaireau, il ne suffit pas d’occuper un lieu pour en être déclaré propriétaire.

Non, maître Blaireau, il ne suffit pas de trouver un terrier momentanément vide pour se l’approprier.

Vous en doutez encore… mais ce gîte a toujours appartenu à la famille de monsieur Janot Lapin.

Oui, maître Blaireau, ce gîte est un bien que possède depuis longtemps la famille de mon client comme a pu en témoigner le chêne centenaire dont la profondeur de la mémoire n’a d’égale que la longueur de ses racines.

Comment remettre en cause son intégrité et son honnêteté lui qui a vu passer la propriété des lieux de Pierre à Simon puis de Simon à Janot ?

Je ne voudrais pas m’adresser à vous, cher confrère, d’un ton docte et péremptoire. Mais je tiens à vous rappeler que, pour que les usages locaux s’imposent à la loi, il faut qu’ils existent, soient constants et reconnus. Les usages locaux se définissent par trois caractéristiques : l’ancienneté ou la coutume ; la constance, c’est-à-dire qu’ils doivent être continus dans le temps et les habitudes ; et la reconnaissance qui est définie comme le fait qu’ils doivent être reconnus et acceptés par tous. Pardonnez ce bref rappel mais il me semblait nécessaire de vous replonger dans vos cours de droit.

Pour conclure je demande donc, à l’appui de tous ces éléments, que la propriété de ce terrier soit restituée à mon client ici présent, monsieur Janot Lapin.

Je demande également, pour compenser le préjudice moral et matériel subi par mon client, une somme de 5 000 euros à titre de dommages intérêts. Je vous joins la liste des dégâts occasionnés par madame La Belette lors de l’occupation illégale du terrier.

Plaidoirie de l’avocat de Madame Belette, Maître Blaireau

Monsieur le président, Mesdames les juges, le tribunal.

Je suis ici pour défendre ma cliente, madame La Belette au museau pointu.

Voyez-vous, ma cliente, ici présente, est une personne honnête malgré les  préjugés qui entourent son espèce. En effet, l’image qu’on attache à la belette est la ruse, la tromperie, la fourberie.  Eh bien non, il n’en est rien. Chassez de vos esprits ces préjugés malheureux et infondés. Ma cliente est une personne ordinaire sans mauvaise intention qui a seulement saisi l’opportunité qui s’offrait à elle.

Sans domicile depuis un moment et face à la difficulté à se loger, que vous ne pouvez ignorer, ma cliente a trouvé ce terrier vide et a fait sien l’adage “qui va à la chasse, perd sa place”. C’est donc cela qui lui est reproché…

Comment monsieur le président ne pas douter de la généalogie de Janot Lapin qui lui confère de droit la propriété du gîte ?

Comment monsieur le président accorder de l’importance au témoignage de monsieur Le Chêne, vénérable tronc feuillu, présent ici ?

Avec tout le respect que nous lui devons, au regard de son grand âge qui le rapproche plus de la fin que du début, pouvons-nous se fier à sa mémoire ?

Ne pouvons-nous pas également nous interroger sur son attitude bien trop amicale avec le lapinou qui, lui aussi, au passage semble atteint de sénilité  ?

Comment ne pas prendre en compte les menaces proférées à l’encontre de ma cliente :  “ Je vais avertir tous les rats du pays “ ?

Pourquoi ne pas nous interroger sur la taille du terrier qui laisse entrevoir l’étroitesse de l’entrée et qui oblige monsieur Janot Lapin à entrer en rampant ?

Nous pourrions effectivement répondre à toutes ces questions mais l’essentiel se trouve ailleurs et la vérité est bien plus simple.

Ce gîte était depuis longtemps inoccupé. Ma cliente en a pris possession et s’est comportée, à la vue de tout le monde et sans ambiguïté, comme le ferait un propriétaire.

Cet usage est depuis bien longtemps consacré devant les tribunaux comme l’attestent les nombreuses décisions que vous avez été amené, monsieur le  président, à prendre dans cette enceinte. 

C’est pourquoi je demande que ma cliente garde la possession du terrier et qu’elle soit désormais consacrée comme le véritable propriétaire.

Je vous remercie, j’en ai terminé.

Tom DEMOTTIE – Marine GAIN – Jordy MARTIG – Léa STEINER – Jessica THIBAUT

DCG 1 – Classe de seconde 1 – Lycée Gérard de Nerval – Soissons (02)

Le Chat, la Belette et le petit Lapin

Livre VII, fable XVI

Du palais d’un jeune Lapin

Dame Belette un beau matin

S’empara ; c’est une rusée.

Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.

Elle porta chez lui ses pénates[1] un jour

Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour[2]

Parmi le thym et la rosée.

Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,

Janot Lapin[3] retourne aux souterrains séjours.

La Belette avait mis le nez à la fenêtre.

“O Dieux hospitaliers[4], que vois-je ici paraître ?

Dit l’animal chassé du paternel logis.

O là, Madame la Belette,

Que l’on déloge sans trompette[5],

Ou je vais avertir tous les rats du pays.”

La Dame au nez pointu répondit que la terre

Était au premier occupant[6]:

C’était un beau sujet de guerre

Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant!

“Et quand ce serait un Royaume

Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l’octroi[7]

A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi.”

Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.

“Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis

Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,

L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.

Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?

– Or bien, sans crier davantage,

Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.”

C’était un chat vivant comme un dévot ermite,

Un chat faisant la chattemite[8],

Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert sur tous les cas.

Jean Lapin pour juge l’agrée.

Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée.

Grippeminaud leur dit : “Mes enfants, approchez,

Approchez; je suis sourd, les ans en sont la cause.”

L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.

Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,

Grippeminaud le bon apôtre,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps,

Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.

Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois

Les petits souverains se rapportants aux Rois.


[1] Les Pénates étaient chez les païens les dieux de la maison ; porter ses pénates chez quelqu’un c’est donc s’installer chez lui.

[2] Faire sa cour à l’Aurore est une expression poétique pour dire: se promener avant le lever du soleil.

[3] Le lapin s’appelle Jean, et ce nom devient Janot à la campagne.

[4] Protecteurs de ceux qui reçoivent l’hospitalité.

[5] Vous allez quitter ce logis, et vite et sans bruit.

[6] Celui qui occupe possède.

[7] L’a octroyé, attribué pour toujours.

[8] Un chat hypocrite, faisant l’innocent.

%d blogueurs aiment cette page :